À Marseille, au cœur du quartier des Crottes (15e) en pleine mutation, un collège jésuite est en train de sortir de terre. Le collège Loyola Marseille ouvrira ses portes à la rentrée 2025. Un pari audacieux porté par une fondation, des enseignants convaincus, des parents engagés, et une vision de l’éducation qui fait le choix de la confiance.
« C’est une zone en construction, et on est en train de construire l’avenir. » Marie-Pierre Chabartier, cheffe d’établissement de l’École de Provence, n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour traduire l’élan collectif qui anime le projet Loyola.
Sur 4 500 m², trois étages et une toiture ouverte sur Marseille, un collège s’érige dans les faubourgs des Crottes, au cœur du chantier Euroméditerranée. Livraison en juin, ouverture en septembre 2025, inauguration officielle en novembre. Et déjà , cette certitude : on n’y formera pas des élèves, mais des jeunes citoyens.

Un bâti pensé pour être habité
Conçu par le cabinet Dosse Architecte & Associés, le bâtiment s’adapte aux exigences du territoire. Fraîcheur naturelle côté nord et ouest, lumière et cour côté sud. L’ensemble respecte des normes de performance environnementale, mais surtout une logique de « lieu à vivre ».
Les salles sont organisées autour de halls conviviaux, avec des espaces attenants pour le travail en demi-groupes ou en très petits comités. Mobilier mobile, cloisonnements souples, transparence… l’architecture est au service d’une pédagogie souple et adaptative s’inspirant des pratiques jésuites espagnoles.

Un rooftop accueillera un city-stade pour la pratique du foot, basket, hand… avec vue sur le panorama urbain. Au rez-de-chaussée, des espaces seront mutualisés avec des associations locales.
Une manière d’ancrer l’établissement dans la vie de son territoire. « Contrairement à beaucoup de collèges très fermés sur eux-mêmes, celui-ci regardera vers le village des Crottes, vers les habitants », insiste Marie-Pierre Chabartier. Le lieu sera poreux, traversé par la vie sociale et associative du quartier.
Ismaël Cousin, ancien policier devenu directeur de l’association Action Bomaye, est de ceux qui y voient une opportunité rare.
Il vante la bienveillance du lieu, qu’il perçoit comme un espace d’épanouissement plus que de compétition : « Ce projet, c’est exactement ce qu’il faut faire à plus grande échelle. Il y a une vraie envie de travailler avec les enfants, pas seulement pour eux. On sent qu’ils ne seront pas enfermés dans leur établissement, mais connectés à la vie autour. C’est précieux, et c’est rare. »

Une audace qui ne se mesure pas en mètres cubes
« Ce n’est pas un collège pour remplir des cases », tranche Alexandre Fassi, délégué général de la Fondation Massilia Ignace Éducation. Pas de logique de rentabilité, mais un projet éducatif fondé sur le désir. Celui des élèves, mais aussi celui des familles.
Chaque inscription (75% déjà effectives) passe ainsi par un entretien. « Je suis très attentif au fait que le projet corresponde à la famille, et que la famille corresponde au projet », explique Aimé Yoh, chef d’établissement.
Élie a choisi d’intégrer le collège à la rentrée 2025. « Ce qui m’a plu, c’est qu’on commence la journée par des activités artistiques ou musicales. Il y a des cours pour apprendre à s’organiser, à faire ses devoirs. J’ai aimé le fait qu’il n’y ait pas trop d’élèves au début, ça donne plus de place à chacun », confie-t-il, déjà fier ambassadeur d’un lieu qu’il découvre avec un intérêt certain.
« Ce projet répondait à ses besoins, explique Anna, sa mère. Et on a senti dès la rencontre que c’était un lieu d’écoute et d’accompagnement. Pour lui, commencer dans un petit groupe, c’était une vraie chance. »

La mixité sociale n’est pas un effet d’annonce, c’est une exigence dans ce secteur à forts enjeux. Tarifs échelonnés (de 55 à 110 euros par mois), boursiers attendus à hauteur de 30%, ouverture à des familles du public comme du privé, du centre-ville comme des quartiers Nord… et même d’en dehors de la cité phocéenne.
Certaines familles viennent de l’Estaque ou d’Ensuès-la-Redonne, d’autres y travaillent mais résident plus loin, signe que le projet dépasse les frontières immédiates du 15e arrondissement.
Des enfants acteurs, pas simples apprenants
La première année, l’établissement fera l’objet d’une inspection académique afin de vérifier la conformité du cadre pédagogique, la sécurité des lieux et le bien-être des élèves. Il entrera ensuite dans le contrat avec l’Éducation nationale dès la deuxième année.
Dès l’ouverture, une partie des enseignants viendra de l’École de Provence, renforçant la continuité pédagogique et l’adhésion au projet éducatif jésuite. L’équipe s’étoffera ensuite progressivement.

Le collège accueillera deux classes de sixième en 2025, puis une nouvelle cohorte chaque année jusqu’à couvrir l’ensemble du second degré, soit sept niveaux en tout d’ici 2032. À terme, l’établissement comptera 480 élèves.
Une structure à taille humaine, conçue pour préserver la qualité de l’accompagnement pédagogique et une montée en puissance assumée, pensée pour laisser le temps au lieu et aux personnes de prendre racine.
Loyola fait le pari d’une éducation intégrale. À côté du socle de l’Éducation nationale, les élèves auront droit à une heure de chant, une heure de théâtre, des cours de méthodologie, une aide aux devoirs, et des matinées démarrant par une activité artistique ou coopérative.
Le tout en petits groupes, organisés en « maisonnées » à la manière scoute. « Chaque enfant a des talents. L’enjeu, c’est de les aider à les découvrir, à s’approprier leur lieu et à se construire dans la joie », martèle Marie-Pierre.
Un collège au cœur d’un territoire en mutation
Le collège Loyola ne tombe pas du ciel. Il vient répondre à un vide. Dans ce secteur en pleine mutation, où l’on attend entre 20 000 et 30 000 emplois dans les années à venir, les besoins sont criants : 1 600 places de collège manquent à l’appel. Les collectivités seules ne peuvent combler ce manque. Alors les jésuites ont pris le pari.
Ordre éducatif majeur depuis le XVIe siècle, ils ont fondé un réseau d’établissements à travers le pays. Loyola – du nom d’Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus – est le premier collège qu’ils initient et construisent de toutes pièces depuis plus d’un siècle.
Pensé dès l’origine pour répondre aux besoins du territoire, le projet s’inscrit dans la continuité d’une pédagogie fondée sur l’attention à chacun, l’ancrage local et le discernement.

Ce pari éducatif s’intègre dans une dynamique plus large de transformation du quartier. Autour du collège, d’autres projets structurants émergent. Juste à côté, La Plateforme – le futur campus du numérique – sort elle aussi de terre.
Comme Loyola, elle porte une ambition partagée : ouvrir de nouveaux horizons éducatifs et professionnels dans un secteur longtemps relégué, et où rares sont les acteurs prêts à prendre le risque d’agir.
« Le pari de Loyola, c’est d’y répondre autrement, avec un acteur éducatif qui ne vient pas s’implanter seul, mais en dialogue avec les réalités du territoire. C’est une audace que peu peuvent se permettre, mais qui répond à un besoin essentiel », résume Alexandre Fassi, fin connaisseur de ce secteur de la cité phocéenne.
Le prix de l’audace
Le pari est aussi financier. Près de 90% du budget – soit 18 millions d’euros – proviennent de dons privés, émanant d’anciens élèves, de parents d’élèves, d’entrepreneurs engagés, parfois même installés à l’étranger.
Les 17 autres établissements jésuites de France ont même contracté des prêts pour soutenir le projet. Le Département des Bouches-du-Rhône, seul acteur public impliqué, participe à hauteur de 10% dans le cadre des dispositions prévues par la loi Falloux.


Olivier Gremillon, entrepreneur dans la tech et néo-Marseillais, fait partie de ces donateurs : « Je ne suis pas un ancien élève, mais ce projet m’a tout de suite parlé. La mixité sociale, c’est le seul thème pour lequel je donne. Et ici, ce n’est pas une façade, c’est structurant. Il y a un vrai enthousiasme, une envie d’agir, et un esprit collectif qui donne envie de contribuer – pas seulement financièrement, mais en étant partie prenante de cette aventure. »
« Les jésuites ont toujours su voir un peu avant les autres. Ils osent. Et ils entraînent avec eux ceux qui veulent y croire », abonde Marie-Pierre Chabartier. À Marseille, dans un quartier qui change, ils construisent un collège comme on dessine une promesse : celle que l’audace, quand elle est partagée, peut devenir fondation.
Texte et photos Narjasse Kerboua