Le groupe italien Marcegaglia vise une aciérie sans charbon. Deux millions de tonnes d’acier bas-carbone par an, 750 millions d’euros d’investissement. Le tout sans un centime d’aide publique… et encore quelques inconnues à lever.
La scène est posée sur les terres industrielles de Fos-sur-Mer, au cÅ“ur de la zone portuaire du Grand Port Maritime de Marseille. Là où l’usine historique d’Ascometal – rachetée à la barre du tribunal de commerce en juin dernier – avait vu ses feux s’éteindre, le groupe italien Marcegaglia entend rallumer les flammes d’une sidérurgie plus verte.
Nom de code : projet Mistral. Le plan consiste à moderniser les installations existantes et à construire une nouvelle aciérie électrique bas-carbone. Une relance industrielle d’ampleur, dans un décor qui en a vu d’autres. « Ce projet est fondamental, stratégique », affirme Antonio Marcegaglia, dans un français teinté d’Italien, devant le ministre de l’Industrie, Marc Ferracci et les élus locaux. « On est très, très bien avancés, grâce à tous les interlocuteurs. »

Un site pensé comme un tout
Deux millions de tonnes d’acier standard produits chaque année dans un four à arc électrique, alimenté en ferraille recyclée et en préréduits d’origine bas-carbone, que doit fournir son voisin GravitHy, avec lequel le groupe dit travailler « très, très près » souligne le PDG qui s’apprête à entrer au capital, « en tant que petit actionnaire, mais surtout cliente majeure« .
« C’est une synergie naturelle, comme on pourrait en avoir avec d’autres projets comme NeoCarb, parce qu’on va générer très peu de CO₂ », poursuit-il. La chaleur fatale pourrait y être valorisée pour d’autres usages industriels.
À cela s’ajoutent 150 000 tonnes d’aciers spéciaux, issus des installations déjà présentes. La technologie est connue, éprouvée, mais rarement poussée à ce niveau de production en France. L’ensemble du site, pensé comme un dispositif intégré, devrait permettre de réduire de 80% les émissions de gaz à effet de serre, par rapport à un site classique intégrant hauts fourneaux et convertisseurs.

Voie ferrée à relancer, canal à mobiliser
Ce nouveau cycle sidérurgique impose une logistique millimétrée : deux millions de tonnes de matières premières à faire entrer, autant de produit fini à évacuer. Le port minéralier de Fos, situé à trois kilomètres, pourrait reprendre du service.
Une voie ferrée interne, aujourd’hui inutilisée, devrait être remise en service. L’approvisionnement se fera aussi par la route et peut-être par le canal, dans une logique d’intermodalité assumée.
Pour porter ce projet ambitieux, le groupe, qui emploie 7 800 salariés dans le monde et a réalisé 4,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023, prévoit d’investir 750 millions d’euros en fonds propres. Aucun partenaire extérieur, aucune aide publique. Une rareté, dans un secteur habitué aux financements mixtes.
En matière d’emplois, Marcegaglia entend passer de 320 à 700 salariés en l’espace de trois ans. Le plan intègre une montée en charge progressive, avec des besoins en formation et un accompagnement à la mobilité, pour limiter l’usage systématique de la voiture.
À ce jour, il s’agirait du plus gros investissement jamais réalisé par le groupe.

Les conditions du feu vert
Jacques-Yves Floch, ancien directeur de l’usine à chaud d’ArcelorMittal à Dunkerque, a été nommé pour piloter le site. Recruté à l’automne, le polytechnicien connaît le terrain. « Si tout va bien, les travaux démarreront fin 2027, pour une mise en production fin 2028 », indique-t-il.
« Encore faut-il que les conditions soient réunies. » Et « ce ne sera pas avant plusieurs mois », reconnaît Antonio Marcegaglia. Plusieurs éléments restent à éclaircir. Plusieurs éléments restent à éclaircir. En premier lieu : le prix de l’électricité, ressource vitale pour faire tourner le four. Le groupe attend des garanties sur la stabilité et le niveau des tarifs à long terme. Ce facteur sera déterminant dans la viabilité économique du projet.
« Il faut fournir à nos industriels des prix de l’électricité compétitifs et pérennes  », insiste Marc Ferracci, ministre délégué à l’Industrie. Une phrase adressée à EDF, mais aussi à tous ceux qui suivent avec attention le projet de ligne à très haute tension (THT) entre Fos et Jonquières (Gard).
Longue de 65 km, cette liaison 400 000 volts est censée répondre au doublement attendu de la demande dans la zone. Le fuseau de moindre impact a été acté fin 2024 mais le projet suscite une opposition farouche, notamment en Camargue et chez les agriculteurs.
Autre passage obligé : le débat public, qui s’ouvre dans le cadre de la réindustrialisation du territoire Fos-Étang de Berre. Marcegaglia doit également déposer une demande d’autorisation environnementale pour le projet, avec enquête publique et instruction ICPE à la clé.

L’acier, une affaire d’État (et d’Europe)
Sur place, Marc Ferracci, ministre délégué à l’Industrie, coche les cases : souveraineté, compétitivité, écologie. « Ce projet est au cœur de notre stratégie industrielle, lance-t-il devant les micros. Un levier de compétitivité, créateur d’emplois, et un atout face aux concurrents étrangers. »
L’acier ? « Une matière stratégique, tout comme la chimie. Elle alimente nos chaînes de valeur, de l’automobile à la défense, dont les besoins vont aller croissant dans le contexte géopolitique troublé que nous connaissons. »
Justement la défense ! Antonio Marcegaglia reste prudent, mais affirme que son groupe « a déjà les compétences techniques » pour répondre aux besoins européens, y compris militaires. L’intérêt stratégique du projet, lui, ne fait pas débat.
Le ministre enfonce le clou : efforts de décarbonation à saluer, ligne haute tension à raccorder, clause de sauvegarde européenne à muscler. « Il faut faire en sorte que des activités comme celle de cette usine soient préservées de la concurrence, notamment chinoise », insiste-t-il.
Bruxelles bouge, dit-il. Paris pousse, assure-t-il, se félicitant que la Commission européenne ait récemment annoncé « une évolution de la clause de sauvegarde dès 2025 », ainsi qu’une révision du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), qui devrait entrer en vigueur en 2026.
Dans ce paysage en mutation, au croisement d’un passé lourd et d’un avenir bas-carbone, nul doute que le « Mistral » de Marcegaglia insuffle déjà à Fos un nouvel élan sidérurgique.
Narjasse Kerboua