
L’université d’Aix-Marseille (Amu) ouvre ses portes à des chercheurs américains en quête d’un asile académique. Victimes de coupes budgétaires, de censures idéologiques ou de pressions politiques, ils trouvent dans la cité phocéenne un espace où poursuivre leurs travaux. Un programme inédit baptisé Safe Place for Science, qui s’inscrit dans un climat de défiance grandissante envers la liberté de la recherche aux États-Unis.
Les mots ont un prix, et aux États-Unis, certains coûtent cher. Climat, genre, discrimination : autant de termes qui, sur un campus américain, peuvent désormais mettre en péril une carrière académique. Entre coupes budgétaires et censure rampante, la liberté scientifique vacille outre-Atlantique.
Depuis plusieurs années, le monde universitaire américain est sous pression. L’ère Trump a marqué un tournant, avec des restrictions budgétaires sur la recherche publique, un désengagement fédéral sur des disciplines jugées trop progressistes et une montée en puissance du privé, qui impose ses propres agendas scientifiques. Le climat idéologique se durcit, et certains chercheurs voient leurs subventions coupées, leurs projets abandonnés, leurs postes menacés.
Face à cette dérive, Aix-Marseille Université (AMU) a lancé un programme inédit, Safe Place for Science, destiné à offrir un asile académique aux chercheurs américains empêchés de travailler librement. Présenté à la Cité de l’Innovation et des Savoirs Aix-Marseille (CISAM) en présence de la ministre de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, Élisabeth Borne, ce dispositif est une première en France.

Un savoir sous contrôle
Depuis le retour de Donald Trump dans l’arène politique, le monde universitaire américain est devenu un champ de bataille idéologique. En cause : des restrictions croissantes imposées à certaines disciplines jugées trop progressistes.
Certains gouverneurs républicains ont fait de la chasse aux « théories woke » une priorité politique. « C’est une attaque sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale contre toutes les structures de recherche et d’éducation, alerte Brian Sandberg, professeur d’histoire à l’université de l’Illinois du Nord, aujourd’hui en résidence à Aix-Marseille Université. Tout un pan de la recherche s’écroule : de la sociologie à la science politique en passant par l’anthropologie. »
Dans plusieurs États, des listes de termes interdits ont vu le jour, bannissant des financements publics des notions aussi essentielles que « changement climatique », « genre » ou « discriminations ». Pour les chercheurs concernés, les perspectives d’avenir s’amenuisent. « Désormais, je ne peux plus faire d’études dans mon pays », confie Brian Sandberg.
Autre signe de la tension croissante dans la recherche outre-Atlantique : la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), l’agence américaine en charge des questions climatiques et océaniques, a reçu l’interdiction de collaborer avec l’Ifremer, son équivalent français.
Depuis un mois, sur ordre de l’administration Trump, les chercheurs américains ne peuvent plus organiser ni participer à des réunions avec leurs homologues étrangers.
Marseille, terre d’accueil pour les chercheurs en exil
« La communauté scientifique mondiale est sidérée par ce qui se passe aux États-Unis. La méthode de la ‘tronçonneuse’ est appliquée à la recherche, et ça ne fonctionne pas », observe Philippe Baptiste, ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, également présent.
Le programme Safe Place for Science a été conçu comme une réponse d’urgence : statut universitaire, intégration dans des laboratoires, financement de projets et mise à disposition de locaux. En quelques semaines, plus de cinquante candidatures ont afflué, largement au-delà des prévisions.
Une scientifique américaine, spécialiste des maladies infectieuses et des épidémies, a rejoint cette semaine Aix-Marseille Université dans le cadre de ce programme. Son domaine de recherche, pourtant essentiel, fait partie de ceux fragilisés par les coupes budgétaires et les pressions idéologiques aux États-Unis. Un premier contingent de quinze chercheurs américains devrait arriver dès les prochains mois.
« Il fallait bien que quelqu’un le fasse. J’ai été choqué, stupéfait de ce que vivent nos collègues aux États-Unis, explique Éric Berton, président d’Amu. On voulait être pionnier en leur offrant un refuge scientifique. On espère que cela déclenchera un mouvement national, voire européen. »
Une enveloppe de 15 millions d’euros sur trois ans sera dédiée à leur intégration, avec le soutien de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, de la Métropole Aix-Marseille et des entreprises locales. Objectif affiché : éviter l’effondrement des collaborations internationales et offrir une alternative européenne aux chercheurs pris au piège des turbulences américaines.

A lire aussi
Un enjeu européen
Cette initiative ne se veut pas seulement un geste de solidarité, mais aussi un signal politique. L’université d’Aix-Marseille espère structurer une réponse à l’échelle européenne. Élisabeth Borne a insisté sur l’importance de cet engagement : « L’État français et l’Europe seront toujours un rendez-vous pour la liberté académique. Dans ce contexte, nous devons préserver notre capital scientifique en accueillant ces chercheurs. »
Mais la question dépasse largement le cadre marseillais. Philippe Baptiste met en garde : « L’Europe est en retard sur ces sujets-là . » Pour éviter que la fuite des cerveaux américains ne se transforme en un simple accueil ponctuel, il appelle à une action collective : « La France pousse très fort pour que la Commission européenne se saisisse du sujet et propose des initiatives concrètes sur le partage des données, le financement des programmes et l’accueil des chercheurs en exil. »
À Marseille, Safe Place for Science s’impose déjà comme un modèle. Ce qui ne devait être qu’un programme d’accueil devient un signal envoyé bien au-delà du campus. À Aix-Marseille Université, on espère que l’initiative fera des émules, en France comme en Europe. Car derrière l’urgence académique, c’est aussi une question de rapports de force : si les États-Unis verrouillent leurs labos et si la Chine façonne les siens, l’Europe peut-elle encore jouer un rôle dans la bataille mondiale du savoir ?
Narjasse Kerboua