À Niamey, le pouvoir militaire persiste à nier la réalité sécuritaire. Après l’attaque spectaculaire contre la base aérienne 101 et l’aéroport international Diori Hamani, le général Abdourahamane Tiani a une nouvelle fois préféré la fuite en avant rhétorique à l’examen lucide de ses propres responsabilités.
La défaite travestie en triomphe:
Le général Abdourahamane Tiani, à l’image de ses homologues de l’Alliance des États du Sahel (AES), ne s’avoue jamais vaincu. Acculé, il s’emploie inlassablement à transformer les revers les plus cinglants en victoires imaginaires. Une mécanique bien rodée, nourrie par l’énergie du désespoir, où la mise en scène supplante les faits.
L’histoire politique regorge de ces figures autoritaires pour qui le déni est une méthode de gouvernement. Les dictateurs, hier comme aujourd’hui, trichent avec la réalité, simulent des succès et s’auto-convainquent de leur infaillibilité. Le manuel est connu, documenté, presque scolaire : nier l’échec, proclamer la victoire, désigner des ennemis, et surtout ne jamais rendre de comptes.
L’attaque surprise contre la base aérienne 101 de Niamey et l’aéroport international Diori Hamani, survenue récemment, aurait pu constituer un moment de vérité. Elle fut au contraire l’occasion d’une nouvelle démonstration de cette dramaturgie autoritaire.
Une attaque majeure, un silence sur les failles:
Les faits sont pourtant lourds de conséquences. L’attaque a causé des dégâts considérables :
Plusieurs sources ont rapporté qu’au moins 16 soldats nigériens tués, 9 membres russes d’Africa Corps morts, 5 soldats italiens également touchés, la destruction du centre stratégique des forces unifiées de l’AES, plusieurs drones et aéronefs militaires incendiés et des avions civils criblés de balles, dont deux appareils de la compagnie togolaise ASKY et un avion d’Air Côte d’Ivoire.
Il s’agit là d’une atteinte sécuritaire d’une ampleur inédite dans l’histoire récente du Niger. Pourtant, au lieu d’un bilan rigoureux, d’une reconnaissance des failles du dispositif sécuritaire ou d’un hommage sobre aux victimes, le chef de la junte a opté pour des bains de foule orchestrés, des déclarations martiales et une autosatisfaction déplacée.
Quand l’échec devient un outil de propagande:
Dans les régimes autoritaires, l’échec n’est jamais admis : il est recyclé. La défaite devient un acte de résistance, l’impréparation un plan stratégique, l’isolement diplomatique une posture souverainiste assumée.
Le raisonnement frôle l’absurde : « si l’on nous attaque, c’est que nous sommes forts ».
La réalité est tout autre. Si le Niger est attaqué, c’est parce qu’il est fragile, isolé, mal gouverné, et livré à l’improvisation sécuritaire d’une junte incapable de protéger ses infrastructures vitales.
Depuis son arrivée au pouvoir, plus de 2 000 soldats nigériens ont perdu la vie face aux groupes armés terroristes – JNIM, EIGS et ISWAP. Un chiffre accablant, systématiquement évacué du discours officiel.
La fabrique de l’ennemi extérieur:
Pour masquer cet échec structurel, le général Tiani s’est une nouvelle fois réfugié dans une rhétorique complotiste. Lors de ses prises de parole, il a multiplié les accusations contre la France, le Bénin et la Côte d’Ivoire, allant jusqu’à proférer des propos injurieux et menaçants à l’encontre d’Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, désignés sans preuve comme commanditaires de l’attaque.
Cette stratégie n’est ni nouvelle ni originale. Elle vise à contenir la colère interne, à détourner l’attention d’un peuple confronté à l’insécurité chronique, à la pauvreté, à l’effondrement économique et à l’isolement diplomatique.
Depuis 2024 et 2025, le chef de la junte n’a cessé de faire des révélations sensationnalistes sur de prétendus complots impliquant la France, le Nigeria et le Bénin, accusés d’armer les groupes djihadistes. Ironie tragique : malgré ces alertes répétées, il n’a pas su anticiper une attaque préparée pendant près de trois mois au cœur même de Niamey.
Une responsabilité régionale occultée:
Un autre silence interpelle : celui sur la situation au Mali voisin. Le groupe État islamique au Grand Sahara (EIGS), auteur de l’attaque, est implanté depuis 2022 dans plusieurs localités de la région de Ménaka, Tidermène, Inékar, Anderboukane, où il dispose de bases connues, au vu et au su des autorités maliennes.
Plus de cinq départements des régions de Gao et de Ménaka échappent aujourd’hui au contrôle de l’État malien. Cette progression djihadiste, facilitée par le laxisme et l’aveuglement stratégique du régime d’Assimi Goïta, a directement favorisé l’extension de la menace vers le Niger, notamment à Banibangou, Téra, Flingué et Assamaka, où plus de 2 000 civils ont été tués en 2025.
Pourtant, ce constat est soigneusement évité dans le discours des juntes de l’AES, préférant l’anathème extérieur à l’autocritique régionale.
Des représailles contre des civils désarmés:
Dans les jours qui ont suivi l’attaque du 29 janvier contre la base militaire nigérienne de Niamey, une patrouille de l’armée s’est rendue dans le village de Bartchawal, non loin de la capitale. Selon plusieurs sources concordantes, dont des défenseurs nigériens des droits humains, cette opération s’est soldée par l’exécution de deux civils non armés : Cheikh Hamid Ag Almouner, marabout âgé, convalescent, membre de la communauté touarègue Kel Assouk, et son accompagnateur Sidi Takioune. Les deux hommes auraient été tués en représailles à l’attaque pourtant revendiquée et attribuée à des éléments identifiés de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). D’après une publication du défenseur des droits humains Intinicar Alassane, les victimes ont été inhumées le vendredi 30 janvier au cimetière du quartier Yantala, au cœur de Niamey. Cet épisode illustre une dérive désormais récurrente dans les pays du Sahel dirigés par des juntes militaires : incapables de neutraliser durablement les groupes armés terroristes, certaines armées s’en prennent à des civils sans défense, alimentant un cycle de violences, de frustrations et de défiance, au détriment même de la lutte contre le terrorisme qu’elles prétendent mener.
Le récit contre la réalité:
Le général Tiani gouverne par le récit plus que par les faits. Il se met en scène en chef assiégé, héros solitaire face à des ennemis multiples. Une posture victimaire efficace, mais qui ne peut masquer indéfiniment l’effondrement de l’État.
Pendant ce temps, le Niger s’enfonce
l’insécurité progresse, l’économie se contracte, les alliances se délient, l’État s’affaisse.
Toute dictature repose sur une fiction centrale:
l’infaillibilité du chef. Reconnaître l’échec, ce serait faire s’écrouler l’édifice. Alors, les boucs émissaires prolifèrent, les slogans remplacent les politiques publiques, et la peur tient lieu de gouvernance.
Mais l’histoire est têtue. Quand les mirages se dissipent, le dictateur cesse d’être un homme providentiel. Il devient un problème. Et aucun récit, aussi bruyant soit-il, ne peut éternellement masquer l’échec.
Mohamed AG Ahmedou