L’entrée en campagne d’Amine Kessaci ne peut laisser indifférent. Depuis des années, son engagement contre le narcotrafic, pour la dignité des quartiers populaires et la reconquête de l’autorité républicaine, s’est imposé comme une parole singulière, souvent courageuse, parfois dérangeante, mais toujours profondément ancrée dans le réel. À ce titre, son choix mérite le respect le plus total. Chacun est libre de ses engagements, et nul ne saurait contester la légitimité d’un citoyen à vouloir porter ses combats sur le terrain politique.
Pourtant, cette entrée en campagne interroge. Non pas l’homme, ni la sincérité de son combat, mais le moment, le symbole, et le message envoyé à celles et ceux qui, jusque-là, se reconnaissaient dans une lutte qui se voulait au-dessus des appartenances, des étiquettes et des stratégies partisanes.
Car le combat contre le narcotrafic n’est pas un combat comme les autres. Il touche à l’essentiel : la sécurité, la justice, la dignité humaine, la protection de la jeunesse, la survie même de certains territoires. C’est un combat qui concerne les mères comme les enseignants, les policiers comme les éducateurs, les élus comme les simples citoyens. Un combat qui devrait pouvoir être celui de tous et de chacun.
En entrant dans l’arène électorale, ce combat change de nature, ou, à tout le moins, de perception. Ce qui était un cri d’alerte collectif risque de devenir, malgré lui, un marqueur politique. Ce qui rassemblait au-delà des clivages pourrait désormais être perçu comme l’étendard d’un camp. Et c’est là que se joue toute la symbolique de ce choix.

La neutralité, lorsqu’elle est possible, donne parfois une force incomparable. Elle permet de parler à tous, sans filtre ni soupçon d’arrière-pensée. Elle autorise l’exigence sans calcul, la radicalité sans récupération. Elle fait du combat une cause, et non un programme. Une cause que l’on ne soutient pas « pour » quelqu’un, mais parce qu’elle est juste.
Faut-il pour autant considérer que l’engagement politique affaiblit nécessairement la cause ? Pas forcément. La politique est aussi l’art de transformer l’indignation en action, les constats en décisions, les paroles en lois. Elle peut être un levier puissant. Mais elle comporte un risque : celui de réduire l’universel au partisan, le collectif au stratégique, l’évidence morale au débat idéologique.
Le message envoyé aujourd’hui est donc double. D’un côté, celui d’un homme qui refuse l’impuissance et choisit d’agir là où se prennent les décisions. De l’autre, celui d’un combat qui, en s’inscrivant dans une campagne, pourrait être perçu comme n’appartenant plus à tous.
Or, comme le martèle Amine Kessaci lui-même, la lutte contre le narcotrafic n’est pas celle d’un camp. Elle ne doit pas devenir un terrain de concurrence politique, mais rester un point de convergence républicaine. Garder ce cap est essentiel. Plus que jamais.
Les symboles comptent. Dans une époque marquée par la défiance, la fragmentation et la lassitude démocratique, la capacité à fédérer au-delà des lignes est précieuse. Peut-être même est-elle la condition de la victoire réelle contre les réseaux qui prospèrent sur nos divisions.
Respecter le choix d’Amine Kessaci n’empêche donc pas de poser une question légitime : comment préserver la grandeur de la cause, son pouvoir mobilisateur, sa portée universelle, dans un cadre où tout devient lecture politique ?
L’enjeu dépasse une trajectoire individuelle. Il concerne notre capacité collective à faire front commun face à un fléau qui ronge la société tout entière. Que ce combat reste celui de tous, voilà, au fond, l’exigence la plus haute.
Philippe Arcamone