Affaire Boulin : le témoignage troublant d’un ancien policier

© DR

“J’ai le sentiment que certaines personnes ont tout fait pour retarder la nouvelle de l’annonce de la mort suspecte du ministre du Travail Robert Boulin le 30 octobre 1979”, confie au Méridional Paul Miniconi, ancien policier qui était alors affecté en qualité de stagiaire au service de sécurité du ministère de l’Intérieur place Beauvau à Paris

Paul Miniconi se souvient parfaitement de cette nuit au cours de laquelle Robert Boulin a été découvert “suicidé” dans cinquante centimètres d’eau au bord de l’étang Rompu en forêt de Rambouillet à Saint-Léger-en-Yvelines. “Nous étions avec un collègue en faction devant le  ministère pour contrôler les entrées et les sorties des personnes et des véhicules, raconte-t-il, et nous avons subodoré que certaines allées et venues n’étaient pas normales. A quatre heures du matin, deux fonctionnaires du ministre Robert Boulin se sont présentés place Beauvau et ils ont demandé à voir M. Christian Bonnet ministre de l’Intérieur pour une question de vie ou de mort au sujet de Robert Boulin.”

> A voir aussi : Robert Boulin : la rocambolesque histoire d’un “suicide assisté”

Paul Miniconi était âgé de vingt-deux ans à l’époque. Il n’avait aucune expérience mais déjà un certain flair. La preuve, c’est qu’il a soigneusement noté dans son rapport le numéro minéralogique administratif de la R.16 dans laquelle avaient pris place Marcel Cats, chef de cabinet de Robert Boulin et Eric Burgeat, conseiller technique et gendre de Robert Boulin. Le brigadier André Massoni a aussitôt avisé le permanent de service au ministère, M. Reynaud, qui s’est entretenu quelques instants au téléphone avec M. Cats. Puis les deux visiteurs sont repartis en direction de Matignon en disant qu’ils allaient “informer le Premier ministre, M. Raymond Barre”.

“Ce que je peux vous dire, ajoute Paul Miniconi, c’est que je n’étais pas le seul à subodorer une embrouille car le brigadier Massoni m’a demandé de rédiger un compte rendu et de le conserver au cas où. Ce document original, je l’ai toujours conservé et je suis prêt à le fournir à la justice s’il peut servir à faire éclater la vérité. Je n’ai aucun intérêt personnel ni professionnel dans cette affaire. Ce rapport authentique, je l’ai rangé dans une chemise en plastique et il m’a suivi durant toute ma carrière de Paris à Lyon, puis de Lyon à Marseille. Son ancienneté de quarante-deux ans peut aisément être établi à l’aide d’une analyse au carbone 14.”

Une photocopie du rapport authentique rédigé le 30 octobre 1979 par le policier de garde au ministère de l’Intérieur Paul Miniconi © DR

Le ministre de l’Intérieur non informé

La question essentielle qui se pose est la suivante : pourquoi n’a-t-on pas avisé le ministre de l’Intérieur du décès suspect de Robert Boulin ? Tout se passe comme si l’on avait privilégié l’information du ministre RPR de la Défense, M. Raymond Bourges, qui a dépêché les gendarmes sur les lieux et que l’on ait fait lanterner à dessein le ministre UDF de l’Intérieur Christian Bonnet, dans un contexte très tendu de relations entre les deux partis majoritaires et en prévision d’un affrontement fatal entre Giscard et Chirac en 1981. 

“Avec le brigadier Massoni, nous n’avons pas voulu être mêlés à une éventuelle affaire d’Etat et nous avons été interloqués que le permanent ne réveille pas le ministre. C’est pour cette raison que j’ai pieusement gardé ce rapport”, poursuit Paul Miniconi, aujourd’hui âgé de soixante-trois ans et agent de sécurité la nuit dans une entreprise de la région marseillaise.

“Le matin vers sept heures, se souvient-il, Christian Bonnet s’est rendu à l’Elysée pour une cellule de crise. Il est sorti guilleret du Comptoir de l’Elysée où il a pris un café. Il était escorté de son garde du corps, un grand CRS aux cheveux longs, blonds et bouclés. Quand il est ressorti de l’Elysée, situé face au ministère de l’Intérieur, il était furieux que personne n’ait daigné l’avertir en temps utile.”

Tout se passe en effet comme si l’on avait voulu laissé pourrir la situation et éviter une inspection trop rapide des lieux par les fins limiers du service régional de police judiciaire de Versailles qui ont été saisis de l’affaire bien après l’intervention de la brigade locale de gendarmerie. Naturellement, Le Méridional ne prend pas partie dans cette affaire entre les tenants du suicide et ceux de l’assassinat de Robert Boulin.

Nous apportons simplement une nouvelle pierre à l’édifice en espérant qu’elle pourra servir aux magistrats qui instruisent, après de multiples rebondissements, depuis 2015, au parquet de Versailles une information judiciaire pour “arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat”.

José D’Arrigo, rédacteur en chef du Méridional

Plan incendie