Albert Camus et René Char, une amitié sous le signe de la Provence

Albert Camus © WK

“Toute corporation, quelle qu’elle soit, sécrète ses jalousies, mesquineries, rancœurs, coups bas et crocs-en-jambes”, y compris et surtout dans le domaine littéraire, remarque à juste titre Philippe Berthier dans l’avant-propos de son livre Amitiés d’écrivains. L’auteur, dans un ouvrage à la fois sérieux et plein d’anecdotes, choisit donc de partir “à la chasse aux belles exceptions”. Il présente 16 exemples de “paysages d’amitié”, parmi lesquels René Char (1907-1988) et Albert Camus (1913-1960). La Région met ce dernier à l’honneur cette année. C’est donc l’occasion de se pencher sur les liens qui unissaient ces deux hommes passionnés du Sud.

Camus et Char. L’un a une santé fragile, l’autre est une force de la nature. L’un est bavard et populaire, l’autre est taiseux et solitaire. L’un est un écrivain “multi-formes”, l’autre est un poète. L’un est passionné de football, l’autre de rugby… mais tout les deux aiment la boxe : à l’image de ces comparaisons et au-delà de leurs différences, leurs personnalités s’accordent et se cherchent. C’est une amitié profonde et droite qui a uni les deux hommes jusqu’à la mort tragique de Camus dans un accident de la route, le 4 janvier 1960. Ironie du sort, Char avait failli monter dans la même voiture pour rentrer à Paris ; au dernier moment, il préfère le train. Il a manqué connaître, comme le souligne P. Berthier, “la banalité d’une mort absurde partagée avec son frère d’élection”.

Albert Camus et René Char se rencontrent après la Libération. Leur expérience commune de la Résistance et de l’après-guerre rapproche instantanément les deux hommes. Ils découvrent leurs œuvres respectives et perçoivent chacun la sensibilité littéraire de l’autre.

Leur complicité s’épanouit aussi dans un autre terreau fertile : l’amour des terres méditerranéennes. Enfant de l’Isle-sur-la-Sorgue, René Char passera sa vie dans la région. Camus, lui, rêve des paysages de l’Algérie. L’un et l’autre rendent merveilleusement bien dans leurs œuvres l’ambiance secrète du Sud. Char, dans la postface de La Postérité du soleil, écrit ainsi :

“… je compris à l’expression des yeux de Camus, à l’exubérance qui les éclaire, qu’il touchait à une terre et à des êtres aux soleils jumeaux qui prolongeaient avec plus de verdure, de coloris et d’humidité la terre d’Algérie à laquelle il était si attaché.

Grâce à son prix Nobel de Littérature (1957), Camus pourra d’ailleurs acquérir une maison dans le Luberon, à Lourmarin. C’est là qu’il est enterré. Les deux hommes voient dans ces paysages du Sud, tantôt généreux, tantôt arides, les métaphores  et les difficultés de la vie humaine.

Leur amour de la liberté les empêche d’être aveugles, en politique comme en amitié. On le voit par exemple lors de la fameuse affaire Kravchenko, ce transfuge soviétique qui dénonce le totalitarisme de l’URSS que soutient le PCF. Camus (qui a adhéré deux ans au Parti) n’est pas dupe de la violente campagne qui cible un “complot américain”. En 1951, après la publication de L’Homme révolté, c’est contre Camus que se déchaînent des intellectuels comme André Breton et Jean-Paul Sartre. Par une lettre publique, Char soutient son ami alors “en pleine tourmente de terrorisme intellectuel”.

Les amitiés entre écrivains sont loin d’être écrites à l’avance. Et nombreuses sont celles qui ne résistent pas au temps. Ces deux amis “dont les silhouettes pouvaient sembler si différentes” constituent un bel exemple d’amitié durable. Philippe Berthier met magnifiquement à l’honneur les deux belles âmes, droites et sensibles dans leur vie comme dans leur œuvre. Les aventures des 15 autres “binômes” d’amitiés littéraires sont tout aussi passionnantes.

Jeanne RIVIERE

Philippe Berthier, Amitiés d’écrivains – Entre gens du métier, Honoré Champion, 2021.

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