1944 : quand la Première armée française débarquait en Provence

Le débarquement sur les côtes de Saint-Raphaël © WKMC

Le 15 août 1944, ce sont plus de 300 000 soldats qui débarquent en Provence pour libérer les grandes villes du sud : Marseille et Toulon en font partie. Une opération d’une immense ampleur, commandée par le général de Lattre de Tassigny, l’homme qui, au terme des victoires de “la première armée française”, représente le pays lors de la capitulation sans conditions de l’Allemagne nazie, le 8 mai 1945. Le livre de Claire Miot La Première armée française, de la Provence à l’Allemagne, 1944-1945 (à paraître fin mai) met en lumière de façon extrêmement fine l’histoire particulière de cette armée.

“Si le lancement de l’opération Overlord en Normandie, le 6 juin 1944, n’est pas allé de soi, celui d’Anvil-Dragoon sur les côtes provençales relève presque du miracle”, souligne Claire Miot dès le premier chapitre. Jusqu’au début du mois d’août 1944 en effet, l’incertitude pèse sur l’opération.

Pourquoi cette incertitude? D’abord parce que la vision américaine et la vision britannique diffèrent, et c’est la seconde qui l’emporte dans un premier temps. L’Angleterre prône la multiplication des attaques périphériques, pour soulager les armées et desserrer l’étau qui pèse sur les opérations extérieures (débarquement en Afrique du Nord en 1942, puis opération en Sicile, libération du Maghreb etc.) Les Américains, eux, sont partisans d’un “Germany first, qui ferait foncer les armées jusqu’à Berlin le plus vite possible. L’autre difficulté qui ralentit le lancement d’Anvil-Dragoon est l’incapacité de prévoir les mouvements de l’armée allemande.

A la conférence d’Anfa, en janvier 1943, le président des États-Unis Franklin Roosevelt a promis à de Gaulle un réarmement des divisions françaises. Le général doit négocier pour mettre en avant la légitimité de l’armée française qui s’est constituée et qui attend avec impatience de jouer un rôle dans la libération de son propre sol.

Les forces alliées s’enlisent en Italie, les tensions s’accentuent entre les Britanniques et les Américains. Alors que le lancement de l’opération Overlord et celui du débarquement dans le Midi doivent à l’origine se passer en même temps, il est question de les dissocier. Bref, le débarquement en Provence fait les frais d’un calendrier incertain, mais surtout de problématiques géopolitiques qui s’accélèrent alors que la défaite allemande commencer à se profiler. Une fois en France, l’armée de De Lattre a donc un triple rôle à jouer : militaire, politique et diplomatique.

Que dire de l’armée elle-même, des soldats ? La composition de l’armée n’a rien d’homogène : on y retrouve des volontaires des anciennes Forces françaises libres (FFL) et des conscrits, européens ou colonisés, issus de plusieurs vagues de ralliement et de recrutement dans l’empire. Claire Miot détaille aussi la méthode choisie pour aborder le sujet : étudier “au plus près des hommes”, notamment au travers de la multiplication des regards (grâce aux archives judiciaires, médicales etc. par exemple) ; elle veut ainsi prendre en compte la vision de la guerre au quotidien par les soldats, ainsi que la question de l’engagement.

Lorsqu’elle débarque enfin en France, dans un contexte politique évidemment agité, cette armée joue un rôle capital, en plus de devoir être le symbole d’une unité nationale retrouvée : “Instrument de reconquête de la grandeur nationale, il lui incombe non seulement de prouver la capacité du pays à se libérer par lui-même, mais aussi de le hisser au rang des puissances victorieuses, enjeu essentiel pour compter dans le système international naissant.

Le débarquement de l’armée sur les côtes de Saint-Raphaël en août 1944 © WKMC

Il est sans doute vrai de dire que l’éclat de cette “Première armée française” (connue sous le nom de 2ᵉ armée puis d’armée B à partir du 23 janvier 1944, appelée enfin officiellement Première armée française en septembre 1944) a été éclipsé par le prestige de la 2ème DB (Division blindée) du général Leclerc, qui cependant n’a représenté qu’une mince contribution dans l’ensemble de l’opération Overlord. Leclerc demeure comme le symbole du libérateur de Paris. Mais le général de Lattre de Tassigny mérite aussi la reconnaissance du pays : dans l’élan de nos armées entre la Provence et Berlin, il permet à la France de reconquérir une partie de son honneur.

Un livre étayé et accessible, qui s’attache à étudier le plus précisément possible l’aventure de cette armée française libératrice.

Jeanne RIVIERE

Claire Miot, La Première armée française, de la Provence à l’Allemagne, 1944-1945, à paraître le 27/05/2021, 448 pages, Perrin, 26€.

Ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Cachan (désormais ENS Paris-Saclay) et agrégée d’histoire, Claire Miot est actuellement détachée au Service historique de la Défense où elle poursuit ses recherches sur l’histoire de l’armée française pendant et après la Seconde Guerre mondiale, et sur l’expérience de guerre des soldats colonisés de l’Empire français. Elle est également chargée de cours à l’Université Paris-Nanterre et à l’ENS Paris-Saclay.

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