“Beyrouth d’hier à aujourd’hui”

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J’ai eu la chance de travailler quelques années au Liban, entre la fin de la guerre civile et l’autre guerre de 2006.

Propulsé soudainement de France à Beyrouth, j’avoue que cela a été un choc culturel et une richesse pour qui est curieux et avide de comprendre où l’on va vivre.

Il faut vite s’adapter au Liban, car tout va vite, très vite, parfois trop vite, et en même temps existe une forme de quiétude, c’est un paradoxe libanais, un partage de vie entre l’Orient et l’Occident.

Le quotidien est stressant : réveillé tôt, les gens sont déjà pressés de se rendre au travail en voiture pour la grande majorité. Les axes routiers, reconstruits à la hâte doivent absorber le flot énorme de voitures, au début c’est anxiogène de se retrouver dans cette circulation sur cinq voies alors que trois seulement sont prévues, et puis les règles du code de la route sont ici inexistantes et pourtant tout passe… D’ailleurs les termes de règles et de code ne font pas partie de la mentalité libanaise, c’est la base de compréhension de la vie ici. C’est un style de vie égocentrique et à la fois communautariste qui m’a assez vite fait qualifier cette façon de voir de « délicieux bordel »…

Les administrations, écoles et de moindre façon les entreprises au Liban sont aussi restées imprégnées par les horaires de guerre : très tôt le matin et clôture vers le début d’après-midi, chaque jour de la semaine hors week-end. La physionomie du pays change en fin de semaine : le silence remplace le brouhaha, les klaxons, les rues sont presque désertes, c’est un calme nécessaire et réparateur.

Comprendre les gens, c’est d’abord comprendre le confessionnalisme compliqué qui règne dans le pays et place chacun sur un échiquier où aucune place n’est vide, chacun est « encarté » par tradition familiale.

Et malgré cela, le consensus existe, une tolérance s’observe au quotidien, jusqu’au moment où un litige surgit et là, le confessionnel s’imbrique avec le politique et les prises de position s’exacerbent vite, à l’orientale !

Les libanais sont très attachants, surprenants, excessifs et très conservateurs au niveau de la famille. Ils sont très à l’écoute de l’Occident, mais aussi des pays du Golfe en pointe de modernité.

Ils veulent que leurs enfants bénéficient du meilleur et sont très protecteurs. La réussite scolaire et universitaire est au prix de sacrifices financiers énormes, mais c’est le prix pour viser un métier futur très qualifié, pour la plupart à l’étranger. C’est aussi le paradoxe entre la préservation de la cellule familiale et l’expatriation qui sera naturelle.

Il est ainsi naturel que dans cette vie où les carcans politiques et religieux sont forts, où le devenir professionnel est limité, la récente révolution dite du « Cèdre » ait rassemblée assez spontanément cette jeunesse avide de modernité et d’avenir. Ces carcans ont été refusés et ont provoqué cette volonté de « dégagisme » politique.

Partie d’un sentiment de liberté civique, le poids du conservatisme politique a tout fait pour bloquer cet élan devenu laïc. Grâce aux réseaux sociaux qui renseignent et accélèrent les processus, les politiciens en place ont été dévoilés dans leurs privilèges et leurs intentions, la corruption chiffrée a éclaté et a forcé à l’écoute de la rue.

Le plafond de verre a éclaté ! La crise financière a provoqué la crise sociale qui a plongé le Liban dans une misère subite. Comment passer d’une réputation des années soixante de « Suisse du Moyen-Orient » à celle de faillite, de pauvreté, de chômage ? Qui résisterait ?

L’analyse politique serait trop longue à développer, pourtant les conservatismes et privilèges malsains sont clairs et le refus de clarté par rapport aux demandes étrangères qui souhaitent aider sont édifiants, nous saurons bientôt…

Puis, ce drame planétaire sanitaire a frappé aussi ce beau pays, révélant aussi les défaillances du système hospitalier, pourtant performant mais qui n’est plus subventionné depuis longtemps, lui aussi.

Enfin, l’horrible a jailli pour plonger encore plus le Liban dans une désolation inqualifiable. La question de l’origine montre aussi l’incurie des responsables depuis quatorze années.

Quand on prononce « Beirut », on perçoit le goût sucré des douceurs libanaises, le parfum des narguilés, le bruit des pions du « tric trac », la joie et les rires, le bonheur des libanais, aujourd’hui, les images, le bruit, le souffle donne un autre goût à  « Beirut » : celui acide du désespoir, de la rage, de la détermination à connaître les responsables d’hier et d’aujourd’hui.

Ensuite viendra, encore et encore, le temps d’une énième reconstruction de ce pays si attachant.              

Gérard BAILLEUL

Ancien expert auprès de l’Ambassade de France au Liban