Municipales : la quête des maires

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Le second tour des élections municipales à Marseille pourrait se solder par l’affrontement de trois blocs composites de gauche, de droite et du Rassemblement National, trois cartels de force sensiblement équivalente qui rendront la ville quasiment ingouvernable.

Si l’on s’en tient à une stricte logique arithmétique en analysant les résultats squelettiques du premier tour de scrutin dans les huit secteurs de Marseille (67,24 % d’abstention !) et en tenant compte des éventuels reports de voix à gauche (désistement de Sébastien Barles en faveur du Printemps marseillais) et à Droite (désistement de Bruno Gilles en faveur des listes LR de Martine Vassal), on aboutit à un sacré méli-mélo : trois secteurs remportés par la Gauche (le premier, le second, et le troisième), trois secteurs conservés par la Droite (le quatrième, le cinquième et le sixième), le septième secteur (13/14) devrait échoir au sénateur RN Stéphane Ravier mais il risque d’être talonné de près par David Galtier, le candidat de Martine Vassal qui bénéficiera probablement de l’appui, déclaré ou pas, de Samia Ghali.

Car il faut bien comprendre que, dans les quartiers nord, Martine Vassal et Samia Ghali ont des intérêts convergents. A toi la rhubarbe, à moi le séné. Dans le huitième secteur, le 15/16, Samia Ghali a besoin des voix de Moussa Maaskri (13,70 %), le candidat de Vassal, et de celles de Jean-Marc Corteggiani (4,33 %), le candidat de Bruno Gilles, si elle veut damer le pion au Rassemblement National qui a recueilli à peu près autant de voix qu’elle au premier tour. Inversement, dans le 13/14, David Galtier, le candidat de Martine Vassal, a un urgent besoin des suffrages qui se sont portés sur Julien Rossi (11,30 %), le candidat de Samia Ghali, et même sur ceux de la République en Marche (5%), s’il veut espérer titiller Stéphane Ravier dans son fief.

Evidemment, ces procédés de « rabouilleurs », c’est-à-dire de pêcheurs en eaux troubles, ont toujours eu cours à Marseille, et c’est même la raison pour laquelle de nombreux Marseillais se désintéressent de la politique. Mais ces alliances occultes, ces concessions souterraines ou ces calculs partisans peuvent être balayés d’un revers de main par une forte participation de l’électorat, même si personne n’y croit vraiment. On se dirige donc vers une majorité acquise au forceps, une majorité composite, étroite et transversale, source de coups tordus et de coups d’éclats, qui risque de rendre Marseille ingouvernable, exauçant ainsi le vœu secret de nombreuses sectes et chapelles qui œuvrent en coulisses dans cette ville au maintien du statu quo pour conserver leurs prérogatives et leurs avantages acquis.

 Samia Ghali, forte de son petit pécule de 3275 voix, une misère donc, pourrait être l’arbitre majeur du second tour de cette élection et permettre (ou pas) à Martine Vassal d’être la prochaine mairesse de Marseille par quatre secteurs à trois, le Rassemblement National préservant son strapontin. Encore faudrait-il pour cela que Martine Vassal ait la possibilité de dégager un certain nombre de postes pour les amis de Samia Ghali, ce qui promet au passage quelques crêpages de chignons et des ajustements difficiles pour intégrer aussi les candidats de Bruno Gilles qui ne seront pas forcément d’accord avec la composition de cette bouillabaisse marseillaise.

Jean-Claude Gaudin, le grand absent du scrutin, affiche ici un petit sourire en coin qui en dit long.
Peut-être songe-t-il à jouer avec son ami Jean-Pierre Foucault à « qui veut gagner des millions ? »
(Photos Claude NUCERA)

Le « pacte de la raison »

Bref, Renaud Muselier, président du conseil régional, a pris conscience du danger résultant de la faiblesse de son camp et il a appelé ses ouailles à la raison. Peut-être  va-t-il lui aussi sortir sa boîte à promesses magiques dans la perspective des régionales de 2021 ? En tout cas, l’ancien ministre de Jacques Chirac a su se poser en garant de la continuité de la droite républicaine dans notre région en tempérant les élans partisans des uns et des autres. Grâce à son énergie et à son intelligence politique, grâce aussi à sa magistrale gestion de la crise sanitaire, Muselier a désormais une stature de « commandeur » : son appel à l’union tous azimuts ne peut qu’être entendu et partagé.

Muselier fait simplement observer que « tout le monde est faible et que personne ne peut gagner seul ». Comme il ne souhaite pas que Marseille soit livrée aux amis de M. Mélenchon, il plaide pour que ceux qui sont arrivés derrière se désistent ou fusionnent avec ceux qui sont arrivés devant. C’est simple comme un bonjour. De fait, ce cartel des droites et du centre est la condition sine qua non d’un éventuel succès final de Martine Vassal. Pour convaincre les récalcitrants de s’unir, Muselier les invite à faire comme Giscard en 1982, après la trahison de Chirac aux présidentielles de 1981, et donc à « jeter la rancune à la rivière », ce qui n’est pas gagné d’avance.

Bruno Gilles acceptera-t-il ce « pacte de la raison » ? C’est probable, surtout s’il veut figurer sur la liste des prochaines sénatoriales. Samia Ghali acceptera-t-elle le deal de son nouvel ami Renaud Muselier ? C’est très possible car elle ne peut survivre en politique et sauver son siège au Sénat qu’à la faveur d’alliances opportunes…

En tout état de cause, cette élection de 2020 restera insolite à tous égards et pourra être inscrite dans les annales de la bizarrerie. Il est fort probable que l’abstention sera moins importante qu’au premier tour, mais elle ne rebattra pas forcément les cartes.

Il est vrai qu’au premier tour,  ce sont surtout les jeunes, les plus motivés, qui se sont rendus aux urnes et qu’une majorité d’entre eux a voté pour la liste de gauche du « Printemps Marseillais ». Mais il n’est pas dit cette fois que les électeurs plus âgés, ceux des Républicains et du Rassemblement National, bouderont de nouveau les urnes face à l’imminence du danger gauchiste. Surtout si on leur accorde le droit de voter par correspondance ainsi que le réclame avec insistance Martine Vassal.

Ce qui est certain, c’est que la campagne électorale va radicalement changer de nature en raison des craintes sanitaires : pas de serrements de mains, pas d’embrassades, pas de meetings, pas de distribution de tracts. Elle sera axée sur les messages Internet, les réseaux sociaux, la propagande téléphonique, les incantations virtuelles et probablement un déluge d’affiches destinées à nous persuader subtilement que « Rubirola est là » et que « Ghali est ici »…Une campagne qui promet donc d’être inodore, sans saveur et sans débats polémiques. Dans ces conditions, on comprend que la moitié des électeurs marseillais soit favorable à un second tour le 28 juin prochain et l’autre moitié résolument hostile car elle estime que c’est « un déni de démocratie ». Ce qu’ils craignent, c’est le déroulement insipide d’une campagne au rabais, nourrie de discussions low-cost, réservée au sérail politique où le virus de l’entre soi risque d’entacher la sincérité du scrutin et donc sa légitimité.

 La « revoyure réversible »

Martine Vassal a fait valoir à juste titre la nécessité impérative d’installer au plus tôt les exécutifs locaux qui ont la main sur la commande publique et peuvent ainsi contribuer au redémarrage de l’économie. En revanche, les amis de M. Mélenchon pointent le risque sanitaire et une campagne en trompe l’œil, contaminée par les restrictions en vigueur. Ceux qui pensaient benoitement « se refaire » à la faveur de deux nouveaux tours de scrutin en septembre en seront pour leurs frais.  Il n’en sera rien, sauf si le conseil scientifique revient sur son autorisation initiale et applique la clause dite de « revoyure ».

Génial ça, la « revoyure » ! Les sages, extrêmement prudents, évoquent une décision « réversible », ce qui revient à dire qu’ils pourraient proposer une « revoyure réversible ». C’est vraiment épatant ce charabia. Chapeau les artistes. On en vient à songer, malgré soi, à la fameuses chanson « l’opportuniste » de Jacques Dutronc : « Je suis pour le communisme et pour le capitalisme parce que je suis opportuniste. Il y en a qui contestent et qui protestent, moi je ne fais qu’un seul geste, je retourne ma veste. Je suis de tous les partis, je suis de toutes les patries, je suis le roi des convertis… »

Comme le fait remarquer très justement Yvon Berland : « les Marseillais n’ont pas l’esprit à la politique, ils n’ont aucune envie d’aller voter en ce moment ». Nul ne peut prédire à ce jour, même pas « Madame Soleil », quelle femme sera la prochaine mairesse de Marseille. Ce que l’on sait avec certitude en revanche, c’est que le parti du président de la République va prendre une claque mémorable et une sacrée veste (réversible bien entendu) à Paris, à Lyon et à Marseille. Il deviendra la République en Marche Arrière. Telle sera la rançon de… la quête des maires.

José D’Arrigo

Rédacteur en Chef du Méridional

En couverture : Jean-Claude GAUDIN – Photo Claude NUCERA