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Rose Torrente : de l’ombre d’Auschwitz aux lumières de la Haute-couture

Dans ses mémoires publiées chez Fayard, la fondatrice de la maison Torrente livre un récit bouleversant mêlant tragédie familiale, résilience et passion pour la mode.
Dans ses mémoires publiées chez Fayard, la fondatrice de la maison Torrente livre un récit bouleversant mêlant tragédie familiale, résilience et passion pour la mode.

Elle aurait pu n’être qu’une petite fille oubliée, ballottée de ferme en ferme par des parents débordés. Elle aurait pu rester l’orpheline de la Shoah, celle dont le père ne revint jamais d’Auschwitz. Elle aurait pu demeurer dans l’ombre de son frère, le célèbre Ted Lapidus. Rose Torrente-Mett a choisi un autre destin. À 93 ans, celle qui fut l’une des rares femmes à diriger une maison de Haute-couture raconte son siècle de mode dans un ouvrage testament et vibrant.

 

Rose Torrente en retouche sur l’une de ses mannequins

 

Une enfance en pointillé

Tout commence mal. Née rachitique en avril 1932, la petite Rosette Lapidus est aussitôt placée en nourrice, loin du cocon familial de la rue Trousseau, dans le 11ᵉ arrondissement de Paris. Tandis que ses frères Bernard et Edmond grandissent auprès de leurs parents, elle enchaîne les séjours à la campagne, chez des familles dont elle ne garde aucun souvenir. Ni caresse, ni mot tendre, ni ami. Juste l’attente interminable du retour de son père, seul dispensateur d’amour dans cette enfance en miettes.

« Serais-je aussi heureuse aujourd’hui si, petite, mon cœur avait été moins gros ? » s’interroge-t-elle. Car c’est bien de cette blessure originelle que naîtra sa force indomptable.

 

La guerre, la fuite, l’indicible

Le 31 août 1939, les cloches sonnent pendant l’anniversaire de Bernard. La guerre s’invite à la table familiale. Pour la petite Rosette, c’est paradoxalement une libération : finis les allers-retours à la campagne, la famille reste soudée. Mais pas pour longtemps.

En juillet 1941, Robert Lapidus, tailleur prospère de la rue de Charonne, est arrêté lors de la première rafle et envoyé à Drancy. Sa femme, enceinte de leur quatrième enfant, le reverra une dernière fois à l’hôpital Rothschild, le visage émacié, les dents arrachées. Il sera déporté à Auschwitz et assassiné trois jours après son arrivée.

Les pages consacrées à la fuite de la famille la traversée nocturne de la Loire sous les mitraillettes allemandes, les enfants cachés sous des bâches, la grand-mère de 120 kilos manquant de faire chavirer la barque comptent parmi les plus poignantes du livre. Rose Torrente y rejoint les grands témoins de la Shoah, avec cette particularité d’écrire depuis le regard de l’enfant qu’elle était.

 

 

 

Marseille, parenthèse de lumière

Après cette traversée terrifiante, la famille rejoint Marseille, où l’attendent Bernard, la tante Maryse et l’oncle Albert. Dans le quartier des Trois-Lucs, ils trouvent refuge dans une maison où Bobay, la grand-mère, peut enfin préparer son fameux pot-au-feu. Pour la petite Rosette, c’est une révélation : « Marseille m’enchante ! Son soleil radieux, sa Bonne Mère, blanche et perchée… La maison est charmante, pleine de couleurs. Je m’y sens bien. »

Mais ce bonheur sera bref. Un « voile aux poumons » l’envoie pour neuf mois au préventorium de Chamonix. Encore une séparation, encore un abandon. Marseille restera pourtant dans sa mémoire comme une parenthèse de chaleur au milieu des années noires.

 

L’école de Ted

La guerre finie, la vie reprend. Les tissus que le père avait cachés chez des amis sont miraculeusement restitués. La boutique familiale rouvre. Et la jeune Rosette, qui refuse l’école ménagère que sa mère lui destine, s’inscrit seule à l’école Pigier avant de rejoindre son frère Edmond devenu « Ted » dans son atelier de la rue Marbeuf.

Ted Lapidus est un génie tyrannique, un « monstre sublime » dont l’aura fascine autant qu’elle écrase. Auprès de lui, Rose apprend tout : les tissus, les coupes, les clients, les codes d’un monde qui ne veut pas d’elle. « Tu n’es pas à la hauteur », lui lance-t-il. Elle lui prouve le contraire.

 

Torrente, un nom comme un torrent

En 1972, Rose ose enfin. Elle fonde sa propre maison et cherche un nom aux sonorités italiennes, évocateur d’énergie. Ce sera Torrente, « deux r qui roulent à l’oreille comme un porte-bonheur : l’un pour l’or, l’autre pour rente ».

La suite est une ascension fulgurante. Première boutique avenue Matignon, puis rue du Faubourg-Saint-Honoré, enfin avenue Montaigne. Les clientes affluent : Raquel Welch, Audrey Hepburn, Romy Schneider, Marlène Dietrich, mais aussi Simone Veil, Danielle Mitterrand, des princesses et des inconnues. Rose habille les femmes pour les rendre « superbes », convaincue qu’il n’y a rien de frivole à se sentir belle.

 

 

Rose Torrente et le prince norvégien

 

La trahison du frère

Le manuscrit ne fait pas l’impasse sur les zones d’ombre. La rupture avec Ted, notamment, est racontée sans détour. Lorsque son frère retire sa caution bancaire et la laisse face à une montagne de dettes, Rose se retrouve au bord du gouffre. Elle apprend qu’il attend, avec son directeur, de la racheter « à la casse ».

Elle ne s’effondre pas. Elle tient, multiplie les licences, s’endette jusqu’au cou. Et survit. « J’ai tenu par passion pour ma mode, par amitié pour mes équipes et mes clientes », écrit-elle simplement.

 

Georges Reich, Nina Ricci et Rose Torrente

Un engagement pour la transmission

Au-delà de sa propre maison, Rose Torrente s’est battue pour l’avenir de la Haute-couture française. Elle est l’une des artisanes de la création de l’Institut français de la mode, convaincue que sans formation, le savoir-faire disparaîtrait. « Qu’en sera-t-il des futures générations de couturiers ? » s’inquiétait-elle déjà dans les années 1980.

Cette conscience du patrimoine immatériel traverse tout le livre, où les « petites mains », les premières d’atelier et les artisans sont constamment honorés

 

Le crépuscule doré de Cannes

En 2004, Rose tire sa révérence. Son dernier défilé a lieu à l’Intercontinental de Paris. Elle cède Torrente à un groupe libanais et part vivre à Cannes avec son mari Jean Mett, sur leur bateau baptisé Le Minou.

C’est depuis cette retraite ensoleillée, face à la Méditerranée, qu’elle a écrit ces mémoires. Jean Mett est décédé depuis, mais son souvenir illumine les dernières pages. L’ouvrage s’achève sur une image apaisée : celle d’une femme qui a « réussi sa vie » et, surtout, « réussi à l’aimer ».

 

Rose Torrente sur le podium en présence d’une mannequin en robe de mariée

 

Un livre nécessaire

Haute-couture Mon siècle de mode n’est pas qu’un bouquin sur la mode. C’est un témoignage historique sur la Shoah, une méditation sur la résilience, le portrait d’une femme libre dans un monde d’hommes, et une déclaration d’amour aux femmes qu’elle a habillées pendant cinquante ans.

Rose Torrente-Mett conclut par une citation de Jean d’Ormesson : « Merci pour les roses, merci pour les épines. » On referme ce livre avec le sentiment d’avoir traversé un siècle aux côtés d’une femme exceptionnelle, qui a su transformer chaque épine en pétale.

 

Haute-Couture, le nouvel ouvrage de Rose Torrente publié aux éditions Fayard.

Ryan Kashi

Image de Ryan Kashi

Ryan Kashi

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